Croisements Arts et recherches lors de l’atelier parcours – retour réflexif de Sandrine Depeau (UMR ESO)

Si un temps d’incubation intellectuelle est nécessaire pour apprécier l’ampleur des retombées pédagogiques d’un tel atelier, notons toutefois qu’au cours de ces quatre jours, un processus d’appropriation progressive semble s’être mis en route chez les participants y ayant pris part. Partant de leur propre expérience scientifique ou artistique des méthodologies de l’in-situ, puis découvrant et expérimentant de nouvelles mises en mouvement et formats de transcriptions cartographiques proposées au cours de l’atelier, chacun a semble-t-il incorporé quelques consignes et procédures issues autant du protocole de marche que des partitions de retranscription.

C’est ainsi que le dernier jour, chaque participant, imprégné de la diversité des expérimentations vécues durant les jours précédents, a composé et écrit sa propre « partition » d’expérimentation des espaces en déterminant, qui un périmètre spatial particulier pour la mise en mouvements des corps (zone dense ou non), qui des conditions de rythme de déplacement (marche lente ou pas), qui des privations sensorielles (la vue par exemple) pour en augmenter d’autres, qui des exacerbations perceptives, des temporalités ou scansions particulières. Elles sont autant de conditions imaginées en fonction des sensibilités, des objectifs des participants et réglant l’écriture puis l’expérimentation du protocole.

En somme, la création de l’atelier repose sur une forme de métissage des procédés scientifiques et artistiques mis en œuvre pour appréhender les rapports à l’espace dans les questions de mobilité. Le fil à tisser pour produire ce métissage repose sur deux dimensions importantes me semble-t-il :

  • Celui de la contrainte, qui autant dans le processus artistique que dans le processus scientifique, intervient dans la construction des méthodes ou protocoles. Il s’agissait alors de rendre hybride la contrainte pour tenter de rendre visible des processus de mise en action fondamentaux dans la mise en œuvre d’une méthodologie.
  • Celui de la prise de risque : oser sortir de son champ d’étude ou de création pour glaner ou se sensibiliser à d’autres regards portés sur l’espace. L’artiste invite le participant à pratiquer l’espace autrement, à partir d’une approche corporelle originale inspirée de sa discipline, la chorégraphie. Le mouvement, la position des corps dans l’espace n’est pas sans rencontrer certains obstacles, certaines incongruités sociales qui sont très souvent produites par des effets de normativité très forts qui empêchent, contraignent les mouvements et ressentis. Par exemple, expérimenter l’immobilité dans des contextes de mobilité plus ou normés, se poster à l’arrêt sur un temps long dans l’espace public devient très vite contre-normatif. Là où l’artiste imagine, provoque la situation et la met en scène, le chercheur peut s’en emparer, s’en inspirer, la reproduire ailleurs, voire s’appuyer sur cette expérience pour noter d’une part ce qui est vécu par la personne à l’arrêt et d’autre part la documenter dans son contexte. Dans cet exemple précis, la situation d’interaction (socio-spatiale) dans son entièreté peut être utilisée par le chercheur : ce sont autant les réactions de l’entourage social qui sont intéressantes à collecter que les perceptions et sensations vécues par l’individu.

L’artiste crée, imagine, produit la situation qui en elle-même fait sens dans l’espace public. Le chercheur interroge les modalités sensorielles et la situation sociale produite par une telle mise en scène.

Autre forme de métissage celle de l’interrogation/sensibilisation. L’artiste nous pousse, nous incite, nous invite à vivre autrement les espaces. Ce qui entraîne une forme de sensibilisation des corps et des mémoires de l’individu initiant le chercheur à certaines approches inexplorées. L’art serait une manière différente d’explorer les rapports à l’espace.

Pour conclure rapidement sur les enseignements tirés de cette expérience ponctuelle de résidence scientifique et artistique, la validation de cette hybridation ne peut se faire que dans le moyen ou long terme, d’un point de vue scientifique. Si la rencontre des approches diverses au sein de ces ateliers n’a pas forcément abouti à la finalisation de nouvelles méthodes, le frottement de regards contrastés et de modes de faire différents a contribué à renforcer créativité méthodologique sur quelques aspects problématiques, dès lors que les participants arrivaient avec un besoin fondé, avéré et quasi-opératoire sur les questions de mobilité. Par ailleurs, ces rencontres et expériences journalières de restitution du et sur le terrain commun a permis d’engager chacun des participants dans un processus de décloisonnement, de déconstruction des méthodes. Lequel processus dans sa finalité supposerait ensuite de tester et valider les protocoles dans la répétition. Mais une telle évolution conduit alors ensuite à interroger les limites de la démarche : dès lors qu’une démarche artistique est reproduite à l’identique devient-elle scientifique ? Autrement dit, une démarche artistique (travaillant l’in-situ) peut(doit)-elle rester inédite (dans le sens de non reproduite) ? A observer certaines promenades urbaines qui se développent dans les villes depuis quelques temps, la question demeure ouverte…

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Publié dans Retour d'expérience

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